XVIIIème

Elle a mis sa plus jolie robe, exprès. La rouge, celle qui fait écho aux flammes de ses cheveux. Les jours tristes ont besoin de couleur plus que les autres. Anna ne croit pas aux deuils en noir.
Suzanne n’approuve pas, pas tant l’idée de couleur que le choix du rouge.
- C’est de mauvais goût, non, pour la circonstance ?
Pas vraiment. La circonstance en question a un goût de ferraille, dans la bouche d’Anna, un goût à la fois métallique et organique. Un goût rouge, donc.
- On dirait l’Ange Rouge, lâche Suzanne, en prononçant les majuscules.
- Ce n’est pas fait exprès.
C’est vrai que ça pourrait faire mauvais goût, au vu des derniers événements qui ont secoué le quartier. Mais en quoi ça la concerne après tout ? C’est vrai aussi que ce n’est pas fait exprès. Il faut dire, la récente tuerie à l’Ange Rouge, ce n’est pas « déjà loin » pour elle, ça ce n’est tout simplement pas encore passé. Ce n’est pas arrivé il y a deux semaines, ça arrivera dans quinze jours. Anna parcoure le temps à l’envers, depuis qu’elle projette de défaire une vie à venir. Question de cohérence. Mais elle n’est pas sûre que Suzanne comprendrait. Suzanne qui dit juste :
- Tu devrais pas y aller comme ça…
En fait elle veut dire « Tu devrais pas y aller. » Anna le sait, et fait comme si de rien n’était (sa spécialité.) Suzanne soupire, suspend un sourire d’encouragement à ses lèvres. Mais elle ajoute quand même, avec une touche de didactique triste :
- Tout de même, une grossesse, c’est quelque chose….
- Précisément. Faut pas que j’attende que ça devienne quelqu’un.
« Les mots lui ont toujours fait de bonnes cachettes », pense Suzanne, avant de demander une dernière fois :
- Tu es sûre que tu ne veux pas que je t’accompagne ?
Anna esquive :
- Tu ne devrais pas déjà être au boulot ?
Son amie chasse la pensée comme un insecte gêneur, d’un geste de la main.
- Marie-Ange croit que je suis sur les extérieurs, aujourd’hui.
Elle l’amuse, Suzie, toujours ici quand elle clame être là-bas. Et personne pour la prendre en flagrant délit d’incohérence spatio-temporelle, jamais. Comme si elle était effectivement ici et là bas. Anna sourit. L’idée lui plaît. Sue, la fée ubiquité.
- Je crois que c’est mieux sans personne. Que ça aille pas s’imprimer dans trop de mémoires.
C’est que c’est traître, une mémoire. Ça ne digère jamais tout à fait. Reste toujours un petit bout à vomir tôt ou tard, Anna en sait quelque chose. Mais pour l’heure, pour la première fois depuis deux semaines, elle pense au présent de l’indicatif. Elle escalade ses talons. La voilà pas loin de dix centimètres plus près du ciel. L’air n’en est pas vraiment plus pur, mais elle se sent grande, maintenant. Ça a quelque chose de magique, les talons, c’est vrai que ça ne l’aide pas, là, dans les escaliers craquelés de l’hôtel. Mais, là, voilà, maintenant, sur le pavé, chacun de ses pas résonne. Ses talons claquent, l’air palpite tout autour, les ondes sonores se propagent comme pour dire à l’univers qu’elle est là.

Elle va le faire savoir tout en haut de la butte. Ça va faire un détour, mais quand on ne prend pas le temps de laisser vivre, on peut au moins laisser le temps de mourir.
Et puis ça fera une belle ballade.
Ça fait surtout beaucoup de marches, constate-t-elle une fois là-bas. Elle est tout en haut, elle a mal en bas. Mais cette fois l’air est vraiment plus pur, lui semble-t-il. Elle a une vue dégagée de tout Paris, sauf de l’endroit d’où elle vient, trop près. Ça lui plaît bien. Une réalité sans l’hôtel pourri des Abbesses, sans passes, sans messieurs, sans Marie-Ange. Sans Suzanne non plus, pense-t-elle une seconde, mais Sue était la fée ubiquité, ici et là-bas, elle trouverait toujours, quelle que soit la réalité, un moyen de se ménager une petite place. Petite place du Calvaire (elle est trop fatiguée pour relever l’ironie) une femme aux mains percluses d’arthrite lui propose de lui faire son portrait. Anna dirait bien oui, sans savoir pourquoi exactement, mais il n’y a pas de poches sur sa robe rouge. Pas un sou. On lui a assuré qu’elle n’en aurait pas besoin là où elle se rend. Ça tombe sous le sens, quand on y songe, une faiseuse d’anges qui demande de l’argent, ce serait pas très catholique. Elle rit de son amertume. L’horloge du Sacré Cœur sonne juste un coup. Son « dix heures dix » lui fait comme un sourire, un rien narquois. Anna ne voit que ce sourire, pas l’heure. Le temps est décidément un concept qui lui échappe. Mais à bien y réfléchir, ça ne date pas d’aujourd’hui. Elle est née avec le siècle et n’en a pas vu passer ce premier tiers. Peut-être parce qu’elle a fait beaucoup de chemin. La distance qui relativise le temps, quelque chose comme ça.

Elle en parcoure encore un peu, redescend la butte, redescend sur terre. Heureusement qu’il y a ses talons pour la garder un peu au-dessus du sol. Ils l’amènent à présent dans son quartier préféré, celui où elle a vu glisser son adolescence, celui où elle est devenue femme. Elle y a ses premiers souvenirs hexagonaux. Des bons souvenirs, malgré le manque, la sensation d’arrachement qui ne l’a pas quittée ses premières années parisiennes. Etre d’ailleurs, ça veut avant tout dire avoir quitté.
« Crois moi on est mieux ici » disait tante Nina quand lui prenait d’être nostalgique.
N’empêche, elle l’aime ce quartier. Cosmopolite, comme disent les gens qui parlent bien. Un petit bout de partout dans les rues serrées d’ici. Un peu d’ailleurs à portée de talons. Une goutte de couleur dans la grisaille des pavés. Une Goutte d’Or, très précisément.
A cette heure ci le marché bat son plein. Les voix s’entrechoquent, ça crie des chiffres, les yeux marchands cherchent à accrocher les siens, les prix se font concurrence, des accents de toute l’Europe, de toutes les Europes et de plus loin encore se mélangent. Anna tend l’oreille, à la recherche du sien.
Puis elle ferme les yeux, pour mieux saisir les odeurs. Le monde tout entier, pas plus loin que le bout de son nez. L’odeur presque musquée des fromages d’ici, les parfums des cuirs de là-bas, la senteur fragile des fleurs de partout. Au détour d’une allée, l’effluve de la mer et de sa poiscaille, qu’elle aime moins, mais qui fait tout de même voyager. Plus loin, enfin, les fragrances de chez elle. Elle ferme les yeux plus fort, comme pour mieux reculer vers le fond de sa tête, là où s’étiolent ses souvenirs d’enfance. On dirait qu’on projette un film juste là, sur la paroi interne de son crâne. La pellicule est usée, parsemée de rayures et de traces du temps, il y a des coupures, des morceaux qui manquent, ça crisse, ça crachote. Ça saute, ça tressaute. Mais c’est quand même un joli film. Peut-être parce que justement, les morceaux tristes sont manquants. Elle aimerait, juste, un peu moins de flou sur les bouts de pellicules restants. Anna garde les yeux clos, poursuit son avancée dans les allées et sa reculée dans le temps. Elle ajoute les visages des disparus, soustrait ceux des pas encore nés. Les maths de la mémoire.

Elle ne souvient pas de ses parents à elle, pas beaucoup, pas vraiment, mais elle sait les histoires les mettant en scène qu’on lui a raconté, mots pour maux. Comme si elle était la fille de personnages de roman.
Des romans dont l’auteur n’avait jamais du être papa. Il n’aurait pas, autrement, donné de gosses à ces deux là. Le papa, un briseur de cœurs, la maman, une briseuse de ménages. Une belle paire de casseurs, faits pour se mésentendre. Des voyous de l’amour.
Mais pas vraiment des parents. Anna entend être une conteuse d’histoires plus raisonnables. Elle ne se sait pas faite pour être maman elle-même.
Sa main se porte à son ventre, très malgré elle.
C’est qu’elle en aurait pourtant, des souvenirs à lui fabriquer ! Elle lui ferait partager les siens pour commencer. Peut-être très légèrement modifiés. Son arrivée ici par exemple, n’aurait pas forcément à ressembler à une fuite, et sa Russie natale ne serait qu’un pays merveilleux sans cesse recouvert par la neige… Oui, elle lui parlerait de ce froid qu’elle aimait tant parce qu’il était une parfaite excuse pour se blottir tout contre les adultes. Elle lui dirait comme elle aurait aimé en emporter un peu sous ses pieds. L’image lui est amusante, elle développe, par dessus ses idées, elle se voit faire geler le sol partout où se poserait ses talons.
« Maman a traversé l’Europe sur des patins à glace… »
Elle s’arrête. Se fustige intérieurement. Voilà que sa mémoire traître se souvient du futur ! C’est pas raisonnable. On ne vit pas dans les rêves. En vérité, quelle réalité aurait-elle à offrir à ce môme ? De quels souvenirs pas construits de toute pièce serait-il approprié de lui parler ? Sa grande tante Nina, évaporée dans la nature, aujourd’hui si pas morte, emmenée plus loin encore, faite pute à Bâton Rouge ? L’adolescence volée de maman, les rafles, les tueries ici même, à Paris, à l’Ange Rouge il y a deux semaines encore, le papa sans nom ni visage, un parmi d’autres. Un papa qui n’avait jamais aimé maman… Et quelle identité, aussi ? Fils de… Il serait là à cause de ce boulot, qu’ensuite elle continuerait à faire parce qu’il était là. Conséquence et causalité, résultat et prétexte, c’est trop pour un seul gosse. Les enfants ne doivent pas être des excuses. Et elle ne se voit pas passer sa vie à lui en faire.

Ses yeux se sont rouverts. Elle est sortie du marché. Elle lève le regard à la recherche d’une plaque, d’un nom.
Rue des portes blanches.
Elle pense « les portes du paradis », sans ironie biblique cette fois, et s’engage. La porte en question est juste de l’autre coté de la chaussée. Et puis le cheval entre dans son champ de vision, très brusquement, une apparition en vérité. Qu’est-ce qu’il fait là d’ailleurs ? Et pourquoi se cabrer, comme ça ? Tout ce rouge lui fait-il peur ? Elle n’a pas vraiment le temps d’y penser. Des cris, humains et bestiaux, des sabots en très gros plan, la pierre qui s’approche à toute vitesse. Un éclair lumineux qui lui traverse la tête, comme un souvenir ressuscité. Une dernière régurgitation de la mémoire, oui, qui maintenant s’échappe, liquide, entre les pavés. Des gouttes de sang dans la Goutte d’Or.

*

Cela fait quatre mois aujourd’hui, et pour ce qu’il en sait personne n’est venu réclamer la jolie dame. Même les médecins l’ont délaissée. Il est ses seules visites quotidiennes. Il vient la laver, lui donner à manger. Il ne sait pas son nom mais ce n’est pas grave. Dans sa tête, il l’appelle l’Ange Rouge, comme le nom du bouge où il allait parfois avant que ces types ne s’y fassent descendre par les Corses. Mais le surnom n’a rien à voir avec la violence. C’est à cause de la robe dans laquelle elle est arrivée. Et de ses cheveux. De vraies flammes, éteintes comme elle dort, flamboyantes dès qu’elle s’anime.
Parce qu’il vit toujours, l’Ange Rouge, la jolie dame. Elle n’ouvre jamais les yeux, mais elle parle, elle pense peut-être aussi, de très loin. Ça n’a pas souvent de sens, mais c’est toujours joli. Et puis elle a un bel accent, qui butte un peu sur les dentales. Alors il écoute. Ce n’est pas comme si qui que ce soit d’autre lui parlait à lui. Il l’écoute. Il retient. Il aime l’histoire qu’elle semble bel et bien raconter, si l’on fait très attention, si l’on relie les choses entre elles.
Il ne faut pas laisser se perdre les belles histoires. Même si elles ne se finissent pas bien…
Il est néanmoins conscient que ce n’est pas à lui qu’elle s’adresse, de fait, elle n’a pas conscience de sa présence, ou de l’endroit où elle est. En fait il n’est même pas sûr qu’elle s’adresse à quelqu’un. A quelque chose, plutôt, peut-être.
A son ventre, qui s’arrondit.
Elle parle de gouttes de couleur, souvent. Parfois elle fait des phrases entières, un peu rigolotes. Elle dit que la vie se donne des airs d’arc-en-ciel, et si l’on veut en voir les couleurs, il faut bien qu’il pleuve un peu de temps en temps.

Il trouve ça très vrai. Il commence à noter, pour ne pas oublier, pour que la mémoire de l’Ange Rouge ne s’évapore pas dans la chambre blanche. Peut-être qu’il la racontera à quelqu’un, s’il se trouve un jour quelqu’un qui ait envie de l’écouter. Mais en attendant, c’est juste pour lui.
Et, peut-être, pour le ventre ?

*

Ira est assis sur son lit, en tailleur. Papa vient de refermer la porte. Il est seul avec son nouveau livre. C’est son anniversaire. Aujourd’hui Ira a dix ans, il a dit à Papa qu’il voulait rencontrer Maman, et voilà, Papa lui a tendu le livre.
La Princesse aux patins à glace.
Maman est une princesse alors. Une princesse de papier ? Ira n’a peut-être que dix ans, mais il sait, depuis un moment déjà, que les enfants se font dans les lits, pas dans les livres. Le livre n’est pas Maman, mais il raconte son histoire.
C’est presque aussi bien. Ça lui fait une maman héroine. Ça fait de lui un fils d’héroine. En plus Ira aime déjà le titre. Il zieute le nom de l’auteur, Léonard Murloch, un nom rigolo, un peu irréel, comme si le scribouillard était lui aussi un personnage de roman. Pas le nom de Papa en tout cas. Celui d’un ami de Maman, sans doute.
Maman… Une héroine, donc, non ?
Si, il décide en ouvrant le livre.
Ni Léonard Murloch ni personne n’aurait prit la peine d’écrire son histoire, si Maman n’avait pas été une héroine.